« Je vais mourir. »
Pense Sophie Stark. « Je suis sûre que je vais mourir. » Elle essaie d’ouvrir les yeux, mais quelque chose le lui en empêche. Un bandeau. Un linge quelconque. Une serviette, n’importe quoi. Elle a froid. Elle sent de l’air sur sa peau. Elle sent que son corps est à découvert. Tout son corps. Elle tente de parler. D’émettre un son. Mais comme pour ses yeux, sa bouche est obstruée. Quelque chose de collant, du ruban adhésif, une matière solide qui diffuse une sale odeur qui lui pique les narines. Elle est nue. C’est ce qu’elle se dit. Elle a terriblement mal au crâne, et elle est nue, attachée, assise sur une chaise, elle devine que c’est une chaise, dépouillée de ses vêtements, lesquels ? Comment était-elle habillée avant… Tout s’est passé tellement vite. Elle se souvient de son désir de partir en vacances, de prendre le large. Elle se souvient des Maldives, de sa décision de sortir pour aller acheter un nouveau bagage de voyage, elle ne se souvient pas des vêtements qu’elle portait à ce moment-là, une robe ? Un pantalon ? Non, elle n’arrive pas à s’en souvenir. Juste qu’elle est nue, maintenant, juste qu’elle a quitté son appartement, qu’elle a refermé à clés la porte et qu’elle s’est apprêtée à descendre l’escalier de son étage, qu’elle n’en a pas eu le temps, qu’elle a très mal à la tête, une douleur lancinante, ou plutôt un roulement de tambour, des poings dans sa tête qui n’en finissent plus de taper, taper, cogner, un coup rapide sur la nuque, et puis plus rien, le noir complet, la perte de connaissance, une tempête, un ouragan qui a arraché, détruit, envoyé valser la plupart de ses souvenirs, les Maldives, l’achat d’une autre valise, et ses vêtements, comment était-elle habillée ? Avant de se retrouver nue, assise sur une chaise, mais où ça ? Dans quel lieu ? Chez qui ? Avec qui ? Assise et attachée, ligotée, ses bras et ses jambes, à la même enseigne que ses yeux et sa bouche, ses mains liées dans son dos, derrière le dossier de la chaise, ses chevilles collées l’une contre l’autre, de la corde, du fil électrique, encore un ruban adhésif ? Non, de la corde épaisse, tressée, de la corde de marin, de la corde pour se pendre. Ses seins pointent. Le bout de ses seins est dur, presque douloureux. C’est le froid, la peur, l’angoisse. Sa peau picote, la surface de sa peau a la chair de poule. Ses cheveux sont détachés. Etaient-ils rassemblés avant son… Avant qu’elle ne perde connaissance ? Avant cette agression ? Qui a fait ça ? Qui veut sa mort ? Parce qu’elle le sait, c’est une prémonition, elle va mourir, tout son être le lui dit, elle n’a aucune chance de s’en sortir, elle est vouée à mourir. Pourquoi ? Quelle est la raison qu’un jour, quelqu’un décide que vous devez mourir ? Qu’est-ce qu’elle a fait pour mériter ça ? Elle sanglote. Pas au-dehors, mais dedans. Elle n’arrête pas de sangloter. Qui la retient prisonnière ? Qui lui en veut ? Un client ? Un fou ? Une épouse jalouse qui a remonté jusqu’à elle, qui a su pour l’infidélité de son mari ? Un inconnu ? Bien sûr, elle n’a aucune réponse à apporter. Elle ne sait pas. Au contraire de sa mort annoncée, elle n’a aucune idée de qui ça peut être. De toute façon, est-ce que cela a une importance ? Est-ce que c’est primordial de savoir qui va vous tuer ? Peut-être. Pour l’âme, l’esprit. Peut-être que ça empêche d’errer trop longtemps, après, quand l’enveloppe est foutue, quand la mort l’a consommée. Elle rigole. Toujours intérieurement, elle rit en sanglotant. Elle ne croit en rien. Elle n’a jamais cru en quelque chose de divin, un être supérieur au-dessus d’elle. Des foutaises. Elle n’est pas religieuse. Elle se souvient de ce qu’elle est. Une pute. Une escorte. Elle est Sophie Conor rebaptisée par ses soins : Sophie Stark, une fille unique issue d’une famille friquée, un père dans l’industrie, une mère avocate, et elle qui aime le sexe, qui en a fait son boulot, qui adore l’argent, le luxe, les vacances cinq étoiles aux Maldives, un faux départ, fauché dans son élan, un coup d’une extrême violence qui s’abat sur son cou, sa nuque, et la vie qui chavire, la sienne, la vie qui se réveille, ankylosée, souffrante, une vie prête à laisser sa place au néant, à l’absence, à la mort, tout simplement.
Elle écoute.
Elle peut écouter.
Ses oreilles sont libres.
Elles bourdonnent, mais elles entendent encore.
Elles cherchent à savoir, comprendre.
Elles sont les seules à pouvoir s’immiscer dans ce lieu dont elle ignore tout, elle, Sophie Stark. Elles fouillent le vide. Elles pourraient se détacher et aller enquêter, tenter de trouver un indice, plusieurs. Mais non, les oreilles n’ont pas cette capacité. Elles restent soudées au visage, la tête. Elles écoutent, et elles n’entendent rien, pas même un chuchotement, une musique, une respiration, quelqu’un qui se déplace, pas ça qui peut les mettre sur une piste, et Sophie respire au-delà de l’odeur de la colle du ruban adhésif, ses narines se dilatent, et Sophie essaie de flairer un parfum, une émanation, elle hume comme un chien peut le faire, une chienne, sans résultat. Toujours, à chaque tentative. Zéro résultat. Un gouffre sans fond dans lequel elle se trouve. Un ravin. Et elle, attachée sur une chaise, nue, dans les profondeurs de ce ravin. Elle qui ne pourra pas remonter à la surface, même si elle le veut. Impossible, c’est certain, elle en est persuadée, c’est un puits où elle a été jetée, une malédiction, la fin.
Et puis non !
Et puis, il y a du mouvement. Ses oreilles réagissent, son nez respire plus vite. Dans son crâne, la douleur bat la mesure. « Ça bouge ! » Elle pense. « Il y a quelqu’un ! Je ne suis pas seule. Il y a une présence. » Et ce n’est pas un soulagement, c’est la peur qui s’intensifie. C’est l’inconnu, encore. Les mains liées, les chevilles, la bouche interdite, les yeux, tout son corps nue, offert au danger, à une chose qui vit, s’avance vers elle, elle la devine, elle entend des pas, une approche presque silencieuse, mais pourtant là, à quelques centimètres d’elle, prête à agir, à lui faire du mal, à entrer en contact avec elle par le mal, la souffrance, et elle force sur le ruban adhésif pour ouvrir la bouche, décoller ses lèvres, mais c’est idiot, elle ne peut pas, comme pour ses yeux, il n’y a aucune solution, alors sa gorge entre en action, elle prend le relais, elle grogne, émet des sons sans signification, si ce n’est ceux de la terreur, du supplice, du pardon demandé, comme si elle avait un acte répréhensible à se faire pardonner, et elle ne se débat pas, son buste reste raide, ses jambes, les cordes épaisses qui lui scient les poignets, les chevilles, ses fesses nues et douloureuses sur le revêtement dur de la chaise, du bois ? Elle ne fait que grogner, créature capturée et retenue prisonnière en attente de son exécution.
La lumière !
Une lumière faible, jaunâtre.
Une brûlure au niveau des tempes, le bandeau que l’on arrache d’un coup, sans ménagement, et cette lumière faible, mais aveuglante malgré tout, cette source jaunâtre, lumineuse, qui lui fouette le regard, qui pénètre en elle identique à des boules de feu, des météorites, qui la force à cligner des yeux, à les refermer, les ouvrir, qui les font pleurer, s’écarquiller, puis à voir, d’abord une image trouble, une sorte d’apparition dans le brouillard, une forme qui se dévoile, un corps planté devant elle, immobile, un corps qu’elle découvre petit à petit, tandis que le brouillard s’estompe, tandis que les larmes continuent de couler, un homme, grand, torse nu, un homme qu’elle reconnaît, blond comme elle, les cheveux longs réunis en queue-de-cheval, son voisin du dessus en train de la fixer, la figure impassible, couverte par endroits, de coupures rougeâtres, des plaies, des griffures, un homme telle une bête sauvage, son bourreau.
« S’il vous plaît, laissez-moi partir ! Ne me faites pas de mal ! Je vous en supplie, libérez-moi ! »
C’est ce qu’elle pense. C’est ce que le cerveau en panique de Sophie Stark prononce. Mais la bouche est absente. La bouche ne peut pas faire son travail. Et l’homme sourit. Son visage, si c’en est un, se décontracte et dévoile un mince sourire.
Sophie s’effondre.
Son menton rejoint le haut de sa poitrine.
Sa tête s’affaisse.
Elle est encore en vie, toujours.
Elle n’existe plus, déjà.
« Je veux que tu voies. » Déclare la voix de l’homme. « Je veux que tu sois consciente de ta mort. »
Et en douceur, il glisse ses doigts sous le menton de Sophie, pour lui relever la tête, pour qu’elle ne rate rien de ce qui va lui arriver, de ce qu’il va lui infliger.
Le regard de Sophie est noyé de pleurs, de soumission.
Elle sait qu’elle va mourir, il vient de lui dire. Elle sait que c’est terminé pour elle.
Elle le sait, mais elle ne sait pas pourquoi.
« Je suis le chasseur, et tu es la proie, c’est tout. »
La renseigne l’homme en effleurant ses joues à l’aide de la lame pointue d’un couteau de combat.
Comme s’il avait deviné sa question.
Elle écoute.
Elle peut écouter.
Ses oreilles sont libres.
Elles bourdonnent, mais elles entendent encore.
Elles cherchent à savoir, comprendre.
Elles sont les seules à pouvoir s’immiscer dans ce lieu dont elle ignore tout, elle, Sophie Stark. Elles fouillent le vide. Elles pourraient se détacher et aller enquêter, tenter de trouver un indice, plusieurs. Mais non, les oreilles n’ont pas cette capacité. Elles restent soudées au visage, la tête. Elles écoutent, et elles n’entendent rien, pas même un chuchotement, une musique, une respiration, quelqu’un qui se déplace, pas ça qui peut les mettre sur une piste, et Sophie respire au-delà de l’odeur de la colle du ruban adhésif, ses narines se dilatent, et Sophie essaie de flairer un parfum, une émanation, elle hume comme un chien peut le faire, une chienne, sans résultat. Toujours, à chaque tentative. Zéro résultat. Un gouffre sans fond dans lequel elle se trouve. Un ravin. Et elle, attachée sur une chaise, nue, dans les profondeurs de ce ravin. Elle qui ne pourra pas remonter à la surface, même si elle le veut. Impossible, c’est certain, elle en est persuadée, c’est un puits où elle a été jetée, une malédiction, la fin.
Et puis non !
Et puis, il y a du mouvement. Ses oreilles réagissent, son nez respire plus vite. Dans son crâne, la douleur bat la mesure. « Ça bouge ! » Elle pense. « Il y a quelqu’un ! Je ne suis pas seule. Il y a une présence. » Et ce n’est pas un soulagement, c’est la peur qui s’intensifie. C’est l’inconnu, encore. Les mains liées, les chevilles, la bouche interdite, les yeux, tout son corps nue, offert au danger, à une chose qui vit, s’avance vers elle, elle la devine, elle entend des pas, une approche presque silencieuse, mais pourtant là, à quelques centimètres d’elle, prête à agir, à lui faire du mal, à entrer en contact avec elle par le mal, la souffrance, et elle force sur le ruban adhésif pour ouvrir la bouche, décoller ses lèvres, mais c’est idiot, elle ne peut pas, comme pour ses yeux, il n’y a aucune solution, alors sa gorge entre en action, elle prend le relais, elle grogne, émet des sons sans signification, si ce n’est ceux de la terreur, du supplice, du pardon demandé, comme si elle avait un acte répréhensible à se faire pardonner, et elle ne se débat pas, son buste reste raide, ses jambes, les cordes épaisses qui lui scient les poignets, les chevilles, ses fesses nues et douloureuses sur le revêtement dur de la chaise, du bois ? Elle ne fait que grogner, créature capturée et retenue prisonnière en attente de son exécution.
La lumière !
Une lumière faible, jaunâtre.
Une brûlure au niveau des tempes, le bandeau que l’on arrache d’un coup, sans ménagement, et cette lumière faible, mais aveuglante malgré tout, cette source jaunâtre, lumineuse, qui lui fouette le regard, qui pénètre en elle identique à des boules de feu, des météorites, qui la force à cligner des yeux, à les refermer, les ouvrir, qui les font pleurer, s’écarquiller, puis à voir, d’abord une image trouble, une sorte d’apparition dans le brouillard, une forme qui se dévoile, un corps planté devant elle, immobile, un corps qu’elle découvre petit à petit, tandis que le brouillard s’estompe, tandis que les larmes continuent de couler, un homme, grand, torse nu, un homme qu’elle reconnaît, blond comme elle, les cheveux longs réunis en queue-de-cheval, son voisin du dessus en train de la fixer, la figure impassible, couverte par endroits, de coupures rougeâtres, des plaies, des griffures, un homme telle une bête sauvage, son bourreau.
« S’il vous plaît, laissez-moi partir ! Ne me faites pas de mal ! Je vous en supplie, libérez-moi ! »
C’est ce qu’elle pense. C’est ce que le cerveau en panique de Sophie Stark prononce. Mais la bouche est absente. La bouche ne peut pas faire son travail. Et l’homme sourit. Son visage, si c’en est un, se décontracte et dévoile un mince sourire.
Sophie s’effondre.
Son menton rejoint le haut de sa poitrine.
Sa tête s’affaisse.
Elle est encore en vie, toujours.
Elle n’existe plus, déjà.
« Je veux que tu voies. » Déclare la voix de l’homme. « Je veux que tu sois consciente de ta mort. »
Et en douceur, il glisse ses doigts sous le menton de Sophie, pour lui relever la tête, pour qu’elle ne rate rien de ce qui va lui arriver, de ce qu’il va lui infliger.
Le regard de Sophie est noyé de pleurs, de soumission.
Elle sait qu’elle va mourir, il vient de lui dire. Elle sait que c’est terminé pour elle.
Elle le sait, mais elle ne sait pas pourquoi.
« Je suis le chasseur, et tu es la proie, c’est tout. »
La renseigne l’homme en effleurant ses joues à l’aide de la lame pointue d’un couteau de combat.
Comme s’il avait deviné sa question.