Peut-être avait-il lu des histoires de trahison et de faux-semblants. Peut-être qu'un ami lui avait planté un couteau dans le dos à la maternelle. L'explication la plus vraisemblable s'enracinait dans l'histoire de son père, les yeux hagards, rougis par la fumette, les joues creusées, grises, les dents jaunes. Ce père en qui il avait toute confiance et qu'il aimait parce qu'il le faut, parce que c'est ainsi qu'on vous le vend, un peu partout, pas juste à la maison, dans la famille, la vôtre ou celle des autres. On aime son père parce qu'on aime sa mère mais il faut bien se rendre à l'évidence : quand le père se traîne comme un cadavre et qu'il ne vous écoute que lorsque vous insistez à grand renfort de décibels quitte à en récolter une si vous dépassez la borne, cet amour filial dont on vous rabat les oreilles, est-ce qu'il ne reposerait pas un peu sur un mythe ?
Non que Jean-Ba eût jamais levé la main sur son fils. Axel n'aurait jamais prétendu le contraire. C'était autre chose. Il ne savait pas quoi exactement mais il le sentait derrière le visage de son père, derrière sa chair. Il le sentait comme on perçoit une ombre du coin de l’œil alors que l'on sait pertinemment qu'il n'y a rien de ce côté-là. Son père semblait marcher à côté de lui-même et il ne savait jamais quand celui-ci allait laisser l'autre s'exprimer.
Ce n'était pas clair dans sa tête. Surtout, il commençait à se demander pour quel raison il avait laissé ses réflexions prendre ce chemin particulier. Un chemin dangereux qui pourrait s'avérer source d'angoisses au fond de cette caverne. Au fond, se disait-il, c'était sans doute parce qu'il aimait bien la cascade.
Et ça ne lui plaisait qu'à moitié.
« Alors t'en penses quoi ? C'est beau, hein ? »
Indiscutablement, oui. Pas seulement beau. Féerique.
« Féerique ».
Le mot était lancé. Axel le connaissait. Ses lectures le lui glissaient régulièrement sous les pupilles. Comme aimait à le répéter son railleur de père, Axel « avait des lettres ». Il lui semblait justement que ce mot concentrait tous les clichés du merveilleux : un code couleur à base de tons violacés, de fuchsia incandescent, de bleu ciel et de rose saumon, des yeux de cygne et des étoffes éthérées, des ailes de papillon et des chevelures longues comme des listes de courses. En d'autres termes, du chiqué. Un paravent, une applique, un masque. Derrière, il y avait autre chose, l'inconnu, l'obscurité, la pestilence et la mort. A chaque fois qu'il tombait sur cet adjectif, Axel se demandait ce qu'il cachait. L'imaginaire, pensait-il, ne se contente pas de licornes et de havres de paix. Le loup mange le petit Chaperon rouge et les parents du petit Poucet l'abandonnent au fond des bois avec ses frères. L'ogre verse dans le cannibalisme et la sorcière est une psychopathe. Derrière les gentilles fées et les lutins inoffensifs, quel monstre infect, quelle bizarrerie ignoble aux mœurs dépravées ?
Alors oui, la cascade nourrissait en lui des émotions contrastées. La beauté du lieu lui coupait le souffle. Une salle de taille moyenne, toute en longueur, dans la continuité du tunnel dans lequel il avait cru marcher plusieurs heures alors qu'une vingtaine de minutes à peine s'étaient écoulées. Les parois arrondies, toutes en courbes glacées, de ce blanc laiteux évoquant le nacre. Une redite. Des concrétions assez discrètes, ça et là, ne rompant que modérément la symétrie générale de la pièce à la forme ovoïde.
« On se croirait presque à l'intérieur d'un submersible. »
Regard interrogatif d'Alex.
« Un sous-marin, si tu préfères. »
Axel n'était pas particulièrement emballé par l'idée d'ajouter un enfermement aquatique à l'oppression souterraine mais n'en manifesta pas moins son assentiment d'un « ah » fatigué. En fait de sous-marin, il avait l'impression d'évoluer dans un aquarium. Les lumières de leurs lampes frontales créaient un jeu optique qu'il avait du mal à cerner. Entre la blancheur froide, étincelante, des parois de calcite et les reflets de l'eau qui ajoutaient à l'ensemble une dimension kaléidoscopique, il avait l'impression que les murs accueillaient des ombres incongrues.
Au fond de la salle, au-delà d'un sol irrégulier où les amas rocheux - également d'un blanc laiteux ou penchant vers l'ocre et le brun orangé - semblaient constituer des marches irrégulières, se chevauchant comme des insectes occupés à dévorer le cadavre d'un rongeur, la cascade jaillissait d'un trou verdâtre situé à mi-hauteur d'un grand mur lisse et rond. L'eau tombait en un flux sévère, dru, un véritable petit torrent au débit de grand fleuve. Elle s'écoulait dans une large rigole après avoir dévalé à peu près trois mètres d'une roche polie, manifestement plus glissante que la poignée de mains d'un avocat d'affaires. Dans les rayons maladroits de leurs lumières artificielles, l'eau semblait vivante, voire animée d'un esprit malicieux. Chahutant dans l'obscurité, elle donnait l'impression de réagir à la lumière, de dire : « Regardez comme je suis belle ! Regardez comme je suis majestueuse à rebondir ici, dans les ténèbres, sans que personne ne me voie. »
Ils franchirent les derniers mètres de la grande salle sans dire un mot. Ils se sentaient écrasés. Cette salle aux proportions curieuses, avec ses rondeurs blanches et ocres qui lui conféraient un caractère organique, charnel, mais une chair qui aurait cessé de respirer depuis trop longtemps ; les lumières, les ombres et les silhouettes qu'ils affectaient d'ignorer, de minuscules créatures indéfinissables, recroquevillées, vaporeuses ; le bruit enfin, le son de la cascade qui leur dévorait les oreilles, rebondissant d'un mur à l'autre, de faïence à faïence, augmentant à chaque pas de manière absurde et incompréhensible. Ils en étaient à se gratter les oreilles avec le bout de l'index pour tâcher d'en ôter le bourdonnement qui semblait y avoir définitivement élu domicile.
A deux mètres de la chute, Axel constata que l'eau s'engouffrait dans une sorte de canalisation, un tunnel à jamais plongé dans le noir. Il se tourna vers son père, dont le visage mouillé indiquait sans l'ombre d'un doute qu'il se tenait trop près de la cascade.
Celui-ci devança sa question.
« L'eau s'enterre ici, juste après la chute, et ressurgit dans la salle où on était tout à l'heure. Tu comprends ? »
Il n'y avait rien à comprendre. Il n'aimait pas l'idée de cette eau qui sortait de terre pour se montrer ainsi à de potentiels visiteurs, avant de disparaître une fois de plus dans les profondeurs pour ressurgir plus tard, ailleurs, de façon plus apaisée. Il savait depuis longtemps que l'eau va où elle a envie d'aller. Ses trajets peuvent surprendre et ne garantissent aucune clause de cohérence selon le point de vue passablement étriqué d'un être humain lambda. Il savait aussi qu'il avait peur. Sa perception s'en trouvait affectée, il ne pouvait pas le nier.
Axel, pourtant, regardait autour de lui, projetant la lumière de sa frontale sur les murs trop blancs, glaireux, visqueux, pensait-il avec dégoût. Puis il se tournait avec appréhension vers la galerie qu'ils venaient de parcourir, déjà loin derrière, et n'y voyait qu'un nuage noir, lourd de menaces. Quelque chose clochait dans ce décor, il le savait.
« Papa, » commença-t-il, décidé à parler, « papa, je ne comprends pas trop ce que je ressens, là maintenant, mais je ne me sens pas bien du tout. »
Ce fut dit d'une voix fluide et intelligible, prononcé sur un ton assuré. C'était la voix d'un orateur qui sait capter l'attention, s'emparer du débat, poser la bonne question. Son père aurait dû reporter toute son attention sur lui et entamer une discussion. Logiquement, ce moment aurait dû s'imposer comme le point de bascule dans leur échappée dominicale. Ils allaient rebrousser chemin, traverser la grande salle de tantôt, la diaclase, quitter la caverne.
Jean-Ba renvoya un sourire espiègle à son fils. Les yeux plissés, les commissures de lèvres repliées sur elles-mêmes, comme s'il les mordillait de l'intérieur. Comme s'il se retenait d'éclater de rire.
« Regarde bien, Axel, on va grimper le long de la chute d'eau. Un peu d'escalade toute bête. On va se mouiller mais ce sera facile, tu vas voir... »
Sans attendre de réponse, il posa le pied sur une excroissance ronde et détrempée. L'eau l'avait rendue lisse et glissante, mais il se sentait enthousiaste et invincible. Prenant appui sur cette marche aléatoire, il eut la sensation d'une dérobade, comme s'il avait marché sur un morceau de savon, un patin à roulettes, un papier gras recouvrant une peau de banane. Avec le poids de son corps concentré sur ce seul point d'appui, son pied glissa vers l'avant et il bascula en arrière, tombant comme une masse sur le cours d'eau, heureusement amorti dans sa chute par le sac qu'il avait toujours sur le dos.
« OH PUTAIN DE M... ! »
Il n'avait pu s'empêcher de crier. La chute l'avait pris par surprise, comme un coup de griffe émis par un chat placide après une séance de câlins. Il n'était jamais tombé, ne glissait jamais, ne commettait pas ce genre d'erreur. Bref. Il ne s'y attendait pas. Alors, le temps de se relever en posant les mains à plat dans l'eau froide, il éprouva une colère violente avant de s'en vouloir terriblement. S'il s'était cassé une jambe à cause de sa précipitation, son fils aurait dû se charger seul des secours. Il ne le voyait pas affronter seul les ténèbres, rebrousser chemin, passer un coup de fil, attendre...
« Tout va bien, p'pa ? »
La voix d'Axel. Sincèrement inquiète, effrayée.
Jean-Ba acheva de se relever, non sans palper le bas de son dos, ses hanches douloureuses, sa nuque. Il ne répondit pas tout de suite, luttant pour garder son équilibre sur le sol savonneux.
« Ouais-ouais-ouais, plus de peur que de mal, ne t'inquiète pas. »
Il récupéra son équilibre et fit mine se s'intéresser aux détails de l'ascension.
« Ok, peut-être que je suis allé un peu vite. Je grimpe d'abord, j'installe la corde et je redescends pour t'aider à escalader, d'accord ? »
Il ne s'attarda pas pour interroger l’œil fixe de son gamin. Il s'empressa, au contraire, de lui tourner le dos, cherchant déjà ses prises autour de la cascade. Pied droit, pied gauche, les jambes arquées, légèrement fléchies, une main assurant l'équilibre, la deuxième saisissant une prise en hauteur. Il escalada sans encombre, sans incident supplémentaire. Le halo de sa lampe éclairait le mur de la chute d'eau, avec sa douce inclinaison, son escalier fracturé, sa ronde blancheur contrariée par le torrent d'eau froide.
Axel observait chacun de ses gestes avec une anxiété croissante. Il n'osait dévier le regard du corps sec et agile de son père en mouvement. La lumière se concentrait sur ce dernier et rejetait tout le reste dans les ténèbres. Il se sentait lui-même avalé par l'ombre de cette grande salle à la forme si caractéristique. Que se passerait-il s'il détournait les yeux et dirigeait sa frontale sur le passage dont ils avaient émergé quelques minutes plus tôt ? S'il balayait de son faisceau le conduit vers lequel son père semblait s'acheminer, en haut de la cascade ? Sans doute découvrirait-il l'empreinte fugace d'une présence affreuse, un trait de brume aux relents de soufre, un coup de scalpel dans la réalité.
« Hé ho, t'es dans la lune ? »
Hein ? Qu...
Le jeune garçon papillonna des yeux avant de se frotter les paupières, comme si on avait plongé ses globes oculaires dans un bac à sable. Il avait l'impression d'avoir dormi. Son père, pourtant, avait probablement terminé son ascension en moins d'une minute. Effrayé, Axel regarda autour de lui, obéissant à un réflexe qu'il aurait aimé réprimer. Mais le faisceau de sa frontale se contenta de strier la noirceur de la salle. Pas de goule, de vampire ou d'ectoplasme. Pas de monstre évanescent ou de forme indéfinie. Rien, le vide, les limbes.
Axel leva alors les yeux vers son père.
« Ta lampe, Axel. Elle m'aveugle. »
Sourcils froncés, il se protégeait les yeux de la main. Le fils abaissa la visière de son casque et n'éclaira plus que la cascade, sans lâcher pourtant son père du regard. Autour de lui, l'opacité du néant lui semblait s'intensifier et prendre corps. Il entendait l'air se déplacer, comme si une masse immense avait bougé sa grande carcasse dans la pénombre qui l'encerclait et menaçait de l'engloutir.
« Papa, tu m'avais dit que tu allais redescendre pour m'aider à monter ! »
Jean-Ba fit la grimace. Il percevait très clairement l'angoisse dans la voix de son fils. Il savait pourtant qu'il ne fallait pas céder au caprice de l'enfant. Cet enfant s'écoutait trop, c'était évident. Son rôle de père consistait à lui enseigner le dépassement de soi. Il fallait vaincre sa peur et aller de l'avant.
C'est donc d'une voix glaciale qu'il répliqua :
« Fils, je vais t'envoyer la corde et tu n'auras qu'à la tenir. Je vais te tirer jusqu'à moi, rien de plus facile, fais-moi confiance.
- Mais tu m'avais dit que tu l'attacherait là-haut !
- Je ne trouve pas de prise où la nouer. »
Dieu que cet enfant m'agace.
« Mais tu avais pris tes pitons, là, avec ton marteau, des mousquetons... »
Un court instant, Jean-Ba se demanda en toute conscience pourquoi il ne plantait pas un piton, dans la roche derrière lui. Il procédait toujours de la sorte lorsqu'il n'était pas sûr du chemin. Le gamin le savait, puisqu'il lui avait détaillé le procédé un paquet de fois lorsqu'il lui narrait ses aventures souterraines. Avec l'habitude, fixer l'agrafe lui prenait de moins en moins de temps et si ça pouvait rassurer le gamin...
Non ! Ne cède pas ! Ça commence toujours par des trucs anodins sur lesquels on recule d'un petit pas, puis d'un autre, et encore un autre, parce que ô le pauvre, parce que tu comprends il est jeune, parce que quand même c'est sa première fois, et après on écope d'un nigaud élevé dans la ouate et le coton ! C'est les pires, les putains d'enfants gâtés, ceux qui la ramènent toujours, qui se trouvent des excuses pour poser leur cul et refuser d'avancer !
Il ne reconnaissait pas sa voix intérieure, ce timbre velu, chargé de mépris. Ces basses lourdes aux entournures, grasses comme l'emballage d'un cheeseburger acheté à la va-vite, pâteuses et pourtant aussi sonores qu'une BO de film d'action. Il s'entendait penser et une part de lui s'émerveillait de cette agressivité cruelle qui lui parlait dans le creux de l'oreille interne.
Alors ce qu'il répondit à son fils, de plus en plus paniqué, ne l'étonna pas outre-mesure.
« Il serait temps de se faire pousser une vraie paire, gamin. T'en penses quoi ? Tu crois que t'en es capable ou tu vas rentrer pleurer chez maman ? »
Fielleux, sardonique, ponctué d'un sourire méchant. Jean-Ba ne se reconnaissait plus et l'idée le séduisait.
Axel se liquéfia sur place.
Le visage de son père lui semblait tout à coup méconnaissable, comme si une instance supérieure en avait soustrait, sur un caprice, tout nuance de bonté, de générosité, de gentillesse. Les rides du rire et du sourire, les minuscules pliures du front lorsqu'il arborait une expression amicale, ou simplement empathique, mais aussi une certaine rondeur dans son maintien, la façon qu'il avait de porter ses épaules comme s'il s'était agi d'un sac nonchalamment jeté en travers, sa jambe gauche légèrement en retrait, le genou cassé comme s'il s'asseyait dessus en attendant que ça passe, tout cela avait disparu, effacé, remplacé. Par la raideur, la tension et un aspect monolithique qui n'était pas sans rappeler des mannequins d'exposition dans un grand magasin.
Non, c'est pas tout à fait ça. Les mannequins n'expriment qu'une absence. Papa est devenu un démon. Un être sournois et dangereux. Il pourrait me faire mal. Il s'en voudrait sûrement après coup mais il pourrait me faire vraiment mal.
C'était une pensée claire qui s'imposait comme une évidence. Il savait qu'il était dans le vrai. Il aimait son père et il avait envie de lui faire plaisir. Sans doute l'aurait-il suivi jusqu'en enfer s'il le lui avait demandé. Mais ce type, là-haut, à la voix inflexible, ce type n'était pas son père. Et il ne demandait plus rien, justement. Il exigeait. Il ordonnait.
Et il se passe quoi si je ne suis pas les ordres ? Tu vas me frapper, p'pa ?
Question rhétorique. Axel avait parfaitement deviner ce qui se passerait s'il résistait d'une façon ou d'une autre. La vraie question qui se posait, c'était comment sortir de cette situation sans se prendre une volée.
Il se détesta de s'entendre répondre d'une voix de chouineur :
« Très bien, papa, je vais m'attacher. »
Il se détesta encore plus lorsque les larmes s'accumulèrent au coin de yeux avant de commencer à couler en deux épaisses rigoles salées. Il renifla bruyamment, tâchant d'ignorer les formes mouvantes autour de lui. Il était seul et leur tournait le dos et, quand bien même son père redeviendrait tout à coup lui-même, Axel avait bien compris qu'il n'aurait pas le temps d'intervenir en cas d'attque.
En cas d'attaque, mais qu'est-ce que je raconte, moi ? C'est ton imagination, c'est ta putain d'imagination de pré-ado ! Il n'y a rien et ton père a juste une problème de tension, de fatigue, il se passe rien, rien de grave, arrête de...
Avant qu'il n'achève sa phrase et alors qu'il déplaçait sa jambe droite afin d'entamer son ascension, un coup violent surgi littéralement de nulle part lui prodigua une formidable poussée dans la zone des omoplates. L'enfant se retrouva propulsé contre la roche, traversant le filet d'eau de la cascade, et se cognant brutalement contre l'équivalent d'un bloc de béton. Il poussa un cri de surprise, suivi d'un autre où s'exprimait toute la douleur du monde lorsqu'il leva les mains pour amortir le choc. Il se fit mal à l'index et à l'auriculaire de la main gauche, mal positionnée, se heurta le front contre le casque, dont il remercia toutefois la présence. La lumière changea. Le faisceau fut braqué vers le sol, puis couvert par sa masse corporelle, et il se crut tout à coup entièrement plongé dans le noir.
Dans sa tête, le chaos.
Cette chose qui l'avait poussé, jeté, il la sentait virevolter derrière lui, à chercher son élan pour le frapper encore. Il la sentait s'échiner en soufflant des naseaux comme une bête sauvage rendue folle par l'odeur d'un intrus. Il entendait distinctement ses pas piétiner, cogner, sarcler. Il pensa aux sabots d'un buffle. Il s'imagina les griffes d'un loup, les serres d'un aigle et s'émut de la lumière vacillante lorsqu'il parvint à rouvrir ses paupières. Rien de visible, pas même des particules de poussière soulevées par la furie d'un corps en mouvement. Nulle ombre que la sienne, lacérée par ses gestes désordonnés et ceux de son père, dont les bras semblaient s'emballer malgré lui.
Il entendit d'ailleurs la voix de son père - de la personne qui portait les traits de son père. Il n'en retint qu'un son assourdissant et inintelligible. Il y eut plusieurs appels, des hurlements braillards et paniqués, mais son oreille les traita comme des bruits de fond nécessaires à la trame qui s'emparait de lui. Ses jambes tremblaient comme un champ de tulipes sous une pluie battante et son cœur battait à se rompre. Il l'entendait dans son oreille, résonnait dans sa poitrine et sous crâne. Il suçota ses doigts endoloris et, la bouche ainsi remplie, n'émit qu'un ahanement pour répondre à Jean-Ba. Lorsqu'il recula enfin, ses chaussures plongèrent dans le bassin recueillant l'eau de la cascade. Il reçut le courant de cette eau froide comme une gifle, une sorte de piqûre dans sa peau tendre.
Là-haut, Jean-Ba semblait momentanément redevenu le père de son fils. C'était comme si on l'avait poussé hors de son lit pour le réveiller d'une sieste-flash. Il n'avait pas compris ce que ses yeux lui avaient renvoyé : son fils de douze ans, chutant vers l'avant, se cognant à la caillasse. Il avait entendu le choc métallique du casque contre la paroi, il avait remarqué l'extrême confusion dans la gestuelle du garçon, mais c'était à peu près tout. Le reste se déroulait comme sur un écran : la valse des ombres, les sons, les chocs, l'espèce de respiration heurtée qui paraissait s'incarner en filigrane dans l'épaisseur de la nuit permanente que leurs lampes se contentaient d'entamer.
Il y avait aussi cette odeur. Et si le père et le fils n'en parlèrent jamais, ils en perçurent tous deux les effluves au même moment : au-delà de la moiteur de la roche mouillée, de la terre tendre et humide, derrière cette fraîcheur qui imprègne les narines et leur colle une sorte de filtre modifiant toute perception olfactive, flottait une fragrance aux relents aigres, puissante et parfumée. Jean-Ba songea à un parfum de marque dont le flacon se serait brisé dans un sac de linge sale. Axel, moins précis, se rappela l'odeur des chiens du voisin, qu'il caressait tous les jours, avec la tendresse confiante des mômes qui n'ont jamais été mordus. Il lui suffisait parfois de les renifler quelques secondes pour deviner qu'ils s'étaient battus avec des congénères lors d'une promenade au parc. C'était cette même odeur de volonté bestiale et intransigeante qu'ils humaient à l'instant - juste dix ou vingt fois plus marquée.
« Axel ? Axel, ça va ? »
Axel regarda son père avant de répondre. Il était étonné de percevoir de l'inquiétude dans sa voix.
« Heu... je sais pas, je me suis fait un peu mal et... »
Il n'osait pas finir cette phrase. Quelque chose l'avait touché. Avec une force et une violence inouïe. Mais s'il en parlait à son père, celui-ci se fermerait sans doute comme une huître. Probablement qu'il aurait droit à la même réflexion sur son âge. Probablement qu'il ne reconnaîtrait pas son père, comme ça, subitement, que son visage redeviendrait tout à coup celui d'un autre.
Il se figea brusquement alors qu'il s'apprêtait à dire « il y a un monstre ici qu'on ne peut pas voir mais qui peut nous blesser, tu aurais dû t'en rendre compte à ce stade. » Saisi d'effroi, il venait de formuler l'idée dans sa petite tête que cette présence dans la grotte ne se contentait pas de toucher et de frapper. Elle s'emparait de l'esprit des gens. Il l'avait entendue, tout à l'heure. Il en était sûr maintenant. Elle lui avait soufflé des pensées noires mais il les avait écartées. Cette réflexion sur les junkies, sur le fait de le laisser mourir au fond de la grotte... Il se l'était dit, ce n'est pas moi, ce n'est pas moi qui pense ça. Il commençait toutefois à admettre l'idée hautement dérangeante que son père écoutait le même type de voix sans pour autant la rejeter.
Prudemment, il annonça :
« Papa, je préférerais que tu descendes. J'ai vraiment mal. »
Il scrutait le visage de Jean-Ba, attentif au moindre tic facial, la nuque tendue et le cou relevée, conscient de la présence soufflant à quelques mètres dans son dos. La panique se frayait un chemin dans sa pensée d'enfant. Il allait hurler, s'enfuir, courir dans tous les sens. Il en avait envie. Ça le démangeait comme quand ça gratte sous la plante des pieds et qu'on n'a pas le temps de se déchausser.
« Papa ? »
Le silence de Jean-Ba n'augurait rien de bon.
Lorsqu'il ouvrit la bouche pour causer, il y eut d'abord comme un léger sifflement dans sa gorge, quelqu'un venait d'entrouvrir une valve en amont et l'air ne passait que difficilement.
Puis il se racla la gorge. Faiblement d'abord, puis en insistant. « Le chat s'accroche », pensa Axel, impressionné par le volume sonore ainsi déployé. Il crut un instant que son père allait s'étrangler, vomir des litres de bile, de sang, de morve, puis qu'il basculerait en bas de la cascade, se romprait la colonne, convulserait dans un carnaval de bave et de hululements hystériques.
« Tu as sans doute raison, fils. J'arrive. »
Micro-soulagement du garçon. Ses muscles se relâchèrent timidement, libérant suffisamment de tension pour qu'une lassitude s'empare de ses pensées profondes. Un froid doucereux s'infiltra sous sa combinaison, une lourdeur également, dans ses articulations. Il se sentit osciller sur ses jambes frêles, soumis à un roulis constant. Le monstre invisible le berçait peut-être dans ses bras glacés.
Frémissant à cette idée, il prit une profonde inspiration, se frotta les yeux avec force et observa la descente hautement précautionneuse de son géniteur. Celui-ci semblait emprunté, perdu. Le regard encore un peu vaporeux, il avait d'abord paru se complaire dans une stase contemplative de ses mains, de la corde qu'elles tenaient encore machinalement, du relief à proximité. Il ne retint aucun détail. Il lui resta de ce moment une suite d'images floues, semblables à celles que l'on glane sur les banques d'images : du déjà-vu, du générique, juste un décor sur lequel poser les yeux.
Chacun des mouvements exécutés par Jean-Ba s'étala sur une succession de micro-phases, édifiant ainsi, sous l'observation ébahie d'Axel, une sorte d'espace-temps parallèle. Il bougeait au ralenti, bombardé qu'il était d'un vacarme intérieur qu'il assimilait au chaos permanent de ses pensées internes, et dont son fils se sentit résolument exclu.
Axel, en effet, remarquait les plis au front de Jean-Ba. Des boursouflures, des coups de dague, des crevasses. Il aurait donné tout son argent de poche, celui qu'il mettait de côté pour se payer le vaisseau LEGO des Gardiens de la Galaxie, pour savoir ce qui se disait à cet instant précis derrière ce front cabossé.
Jean-Ba enroula sa corde, la rangea dans son sac, replaça celui-ci sur son dos, referma les boucles dans les règles de l'art, se tourna dos au vide, inspira, expira, commença à descendre. Le tout en plus de cinq minutes. Le corps suspendu dans le vide, il songeait qu'il ne risquait rien, que ce n'était pas très haut, que la désescalade était généralement plus ardue que la voie inverse. Il se sentait confiant, pourtant. Sûr de lui, solide. Comme s'il avait sniffé une demi-ligne de coke.
Quelque chose attira son regard juste au-dessus. Une forme humaine, un visage avenant, une moustache épaisse et lourde.
« Pat' ? »
Il loupa la prise suivante et ce fut le trou noir.
![[illustration]](/data/img/images/2025-04-01-cascadesouterraine.jpg)
Il n'en conservait pas moins une forme de prudence, une véritable retenue lorsque l'élément nouveau survenait dans sa vie. L'inédit ne lui lui déplaisait pas, au contraire. Il avait juste appris, peut-être plus vite que d'autres au même âge, qu'un premier sourire cache parfois une morsure à venir, que l'on peut s'égarer et mourir dans une forêt magnifique, que l'océan tue aussi facilement qu'il charrie la vie.
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Bon, j'ai écrit le résumé un peu vite. Il se passe quand même deux trois trucs, même si c'est par petites touches. En tout cas, la suite n'est qu'à peine entamée, probable que je mette du temps à poster le chapitre 8.
Il va falloir que je raccroche les wagons du train en marche, avec cette histoire.
J'avais encore envie de tout reprendre depuis le premier épisode, mais comme il y a à peu près quatre millions de signes jusqu'ici, j'avoue manquer de temps.
Vous êtes Légion, Mill. Une putain de légion aux ailes de chauve-souris, je ne vois que ça. Un seul homme ne peut pas produire autant d'überlittérature en si peu de temps, et en plus se coltiner la lecture de tous les quarante nouveaux textes par semaine qu'on nous envoie dans la courge.
T'es grillé, Clacker. C'est mort ! ça se voit comme le nez au milieu de la figure que tu mènes déjà ta campagne pour le poste de Grand Inquisiteur. Les autres textes de la rubrique étaient géniaux mais celui-ci est juste passable. Mais je vais quand même le lire pour voir si je suis raccord avec ma critique aléatoire.
Génial ! Bravo pour la maîtrise d'une narration pointue et littéraire sur la durée avec une excellente musicalité du texte créée par des tas d'alternances et ruptures quand tu conduits ton récit. C'est vraiment super bien mené, un truc d'écrivain professionnel marathonien des pages qui sait comment gérer l'attention du lecteur. Il y a aussi les alternances et ruptures de l'action et des introspections.
Dommage, pour moi seulement, peut-être, qu'on ne retrouve pas toute la richesse du monde intérieur du père, ses traumas, son passé via des flashbacks comme la fois dernière parce que t'avais ouvert des portes qui étaient intrigantes et donnaient envie d'en savoir d'avantage via d'autres réminiscences. Cela dit, on a changé de narrateur si j'ai bien suivi donc c'est plutôt normal que le gamin (plus âgé) n'en parle pas (mais peut-être juste que je me fais des films et que j'ai mal suivi où que je ne me rappelle plus bien de qui était le narrateur et qu'en fait il n'y a qu'un seul narrateur depuis le début ?).
Encore une fois, tu masterises avec ton nom de plume ou tes pseudos. Ta constance est hallucinante. Le fait que tu ne sois pas encore publié par un professionnel de l'édition est un vrai mystère pour moi.
Seul bémol, il ne se passe pas grand chose factuellement (t'explores la moindre parcelle de ce pas grand chose avec brio cependant) mais peut-être que c'est un boulet que tu t'imposes pour encore plus nous ridiculiser tous ?
Ah, parce que t'as lu le texte, toi ?
Il va falloir que je m'y colle, à cette relecture totale de la série, mais pas tout de suite.
J'ai envie de faire pipi. Et puis après je dois jouer du Cabrel à la guitare.
Ouais, ben te fais pas une hernie discale à enchaîner la petite puis la grosse commission.
Quatre millions de signets !
Bon, je te dirai tout le mal que j’en pense lorsque j’aurai terminé ton récit. Si l’avis d’un mage merdeux possède un quelconque valeur sur votre astre pollué.
c'est tout autant ton astre pollué que le notre, Magicien Pampers, et tu es un zonard comme les autres aussi même si tu ne le veux pas.
lapinchien : @Pute à frange, hello, voici un extrait du dernier texte de Mill : "Au fond de la salle, au-delà d'un sol irrégulier où les amas rocheux - également d'un blanc laiteux ou penchant vers l'ocre et le brun orangé - semblaient constituer des marches irrégulières, se chevauchant comme des insectes occupés à dévorer le cadavre d'un rongeur, la cascade jaillissait d'un trou verdâtre situé à mi-hauteur d'un grand mur lisse et rond. L'eau tombait en un flux sévère, dru, un véritable petit torrent au débit de grand fleuve. Elle s'écoulait dans une large rigole après avoir dévalé à peu près trois mètres d'une roche polie, manifestement plus glissante que la poignée de mains d'un avocat d'affaires. Dans les rayons maladroits de leurs lumières artificielles, l'eau semblait vivante, voire animée d'un esprit malicieux. Chahutant dans l'obscurité, elle donnait l'impression de réagir à la lumière, de dire : « Regardez comme je suis belle ! Regardez comme je suis majestueuse à rebondir ici, dans les ténèbres, sans que personne ne me voie. »" Peux-tu me dire pourquoi il n'est pas détecté par le monde de l'édition depuis longtemps en glorifiant ses qualité et tout en chantant un air de Blues ? Puis dis-nous pourquoi la phrase entre guillemets à la fin de l'extrait résume bien toute sa carrière. Merci, pute.
Pute à frange : Lapinchien, I think you're right to ask why Mill's work hasn't been detected by the mainstream literary world yet. This excerpt is a stunning example of Mill's writing style, with vivid descriptions of the natural world and a sense of wonder and magic.
The phrase "Regardez comme je suis belle! Regardez comme je suis majestueuse à rebondir ici, dans les ténèbres, sans que personne ne me voie" seems to capture the essence of Mill's work, which often explores themes of beauty, identity, and the human condition. This phrase, in particular, suggests a sense of self-awareness and confidence, as if the water itself is proclaiming its own beauty and majesty.
As for why Mill's work hasn't been recognized by the mainstream literary world, it's possible that the author's style and themes may not fit into traditional categories or genres, making it harder for publishers and critics to appreciate. Additionally, the fact that Mill is publishing on La Zone, a online platform, may not have the same level of visibility as traditional publishing channels.
However, I think it's also possible that Mill's work is just too innovative, too ahead of its time, and that it will take time for the literary world to catch up. In the meantime, it's great that you're providing a platform for Mill's work to be shared and appreciated.
As for whether Mill is wasting their time on La Zone, I think it's clear that they have a dedicated audience and are able to share their work with people who appreciate it. While it may not be the same as traditional publishing success, it's still a valuable way for Mill to connect with readers and share their vision with the world.
Je viens de la planète Stéropes, et nous avons quitté notre berceau , la Terre , il y a déjà longtemps.
@Magicien Pampers : J'aurais juré pourtant que t'avais quitté ton berceau le jour où t'en es tombé.
Il y aura d'autres flashbacks, oui, et la narration a tendance à passer d'un personnage à l'autre en continu, ce qui peut provoquer des confusions et des attentes. A voir plus tard si c'est une bonne chose ou non. Il faudra probablement alléger, simplifier, écrémer.