J’aime les personnes âgées. Je me sens bien avec elles. Je crois que c’est parce que nous allons au même rythme. C’est-à-dire lentement. Je me sens serein au milieu de mes petits vieux. Je choisis mes séances de cinéma en fonction d’eux, pour être sûre de n’être entourée qu’eux.
Pour ne pas me manquer, je m’assure qu’il n’y ait pas d’intrus dans la salle (des adolescents par exemple), je sélectionne les programmes, j’épluche les lieux de projection, le type de film, les horaires. Premier critère donc, l’endroit. Fréquenté, touristique si possible pour mieux me fondre dans la masse. A Paris, par exemple, une grande avenue comme les Champs-Elysées ou le quartier latin me permet d’épurer les personæ non gratæ comme les étudiants, les couples ou les groupes d’amis bavards. Second objectif, le choix du film. Une reprise d’un polar américain classique en noir et blanc des années 1950 ou un vieux western de Raoul Walsh ou Howard Hawks fait l’affaire. Sinon, un film d’auteur kazakh ou de l’Est. Enfin, last but not least : l’horaire. La séance de 16h30 me convient parfaitement. Au beau milieu de l’après-midi, quand tout le monde est soit affairé soit comme moi ou un petit vieux, n’a rien à faire de spécial après la sieste. Habituellement, je ne rate pas mon coup. Le seul truc que je déteste et qui m’énerve, c’est quand certains vieux arrivent en retard. Quel toupet ! me dis-je à chaque fois. Comment peut-on manquer le début de la séance de 16h30 quand on n’a rien à faire de la journée ? Mais les retardataires sont rares, fort heureusement…
Pour ne pas me manquer, je m’assure qu’il n’y ait pas d’intrus dans la salle (des adolescents par exemple), je sélectionne les programmes, j’épluche les lieux de projection, le type de film, les horaires. Premier critère donc, l’endroit. Fréquenté, touristique si possible pour mieux me fondre dans la masse. A Paris, par exemple, une grande avenue comme les Champs-Elysées ou le quartier latin me permet d’épurer les personæ non gratæ comme les étudiants, les couples ou les groupes d’amis bavards. Second objectif, le choix du film. Une reprise d’un polar américain classique en noir et blanc des années 1950 ou un vieux western de Raoul Walsh ou Howard Hawks fait l’affaire. Sinon, un film d’auteur kazakh ou de l’Est. Enfin, last but not least : l’horaire. La séance de 16h30 me convient parfaitement. Au beau milieu de l’après-midi, quand tout le monde est soit affairé soit comme moi ou un petit vieux, n’a rien à faire de spécial après la sieste. Habituellement, je ne rate pas mon coup. Le seul truc que je déteste et qui m’énerve, c’est quand certains vieux arrivent en retard. Quel toupet ! me dis-je à chaque fois. Comment peut-on manquer le début de la séance de 16h30 quand on n’a rien à faire de la journée ? Mais les retardataires sont rares, fort heureusement…
Les vieux, c’est comme les plantes ou le reggae ; ça apaise. Je me sens comme eux, une vieille tige fatiguée, une longue et interminable tige d’un arbre absurdement tiré vers le ciel, pliant, ployant mais ne rompant pas, désespérément accroché à la vie.
J’aime la compagnie des vieux. Ils ont la même innocence que les enfants. Leur manque de tonus m’émeut. Leur solitude me touche. Leur tristesse aussi. Sans doute parce qu’elles me renvoient aux miennes. Avec eux, pas besoin de parler. D’un geste, on se comprend. Un simple regard nous unit, un signe de tête nous réconforte. En cas de canicule, nous aimons nous réfugier à l’ombre, dans le silence d’une salle obscure. C’est un puits de fraicheur, une oasis dans le désert, un lieu climatisé et reposant, à l’abri du brouhaha et de la populace.
Et puis, entre nous, dans un cinéma, je n’ai jamais entendu une personne âgée râler ou se plaindre de quoi que ce soit. Au contraire, les anciens s’assoient gentiment, docilement à vos côtés, sans rien dire, un sourire vague sur le visage. Ils discutent courtoisement entre eux et s’arrêtent sitôt que le film commence. Polis et bien éduqués. De vrais gentlemen !
Pas comme tous ces étudiants idiots et tapageurs qui ricanent et qui hurlent à tue-tête en mangeant du pop-corn, le plus souvent pile poil lorsque le film commence. Ceux-là, je serais capable de les tuer. D’ailleurs, l’autre jour, j’en ai planté un, assis à côté de moi. Dans le flanc, après qu’il s’empiffrait indécemment une énorme bouchée de ces boulettes infâmes de maïs croustillant (l’odeur du caramel m’écœure, le bruit du pop-corn qui craque sous la dent m’est insupportable).
L’enfant était venu seul.
Au milieu du film, j’ai choisi une scène mythique de fusillade dans Les Sept Mercenaires pour passer à l’action. Concentré, comme un acteur. Silence… Moteur ! On tue ! Le son des flingues a couvert la douleur du gamin ahuri, stupéfait par l’attaque éclair, la gorge étouffée par les grains de céréale soufflés qu’ils s’était fourrés dans le gosier et qui l’empêchaient de crier à l’aide au moment de recevoir les coups secs et rapides, bien sentis de ma lame. Comme d’ordinaire, les vieux n’y ont vu que du feu. C’est pratique aussi pour ça d’aller au ciné, encerclé de papis et de mamies dans le noir. Ils sont sourds comme des pots…
Le premier coup de couteau m’a fait un bien fou. Les suivants, moins car j’étais furieuse que le môme m’oblige à louper la fin du film même si j’ai dû voir la bande de Yul Brynner, Steve McQueen et leurs acolytes à l’œuvre pas moins d’une quinzaine de fois ! Après mon crime, je suis sorti prestement de la salle par l’issue de secours. Règle numéro 1 : ne jamais retourner dans le même cinéma. Un bon voleur vous dirait la même chose, on ne revient pas deux fois sur les lieux de son larcin. Je dirais pour ma part qu’à aucun prix, on ne tue au même endroit. « Elémentaire, mon cher Watson !... »
Règle numéro 2 : porter un déguisement pour ne pas se faire remarquer. Je possède une large panoplie de fripes et d’accessoires en tout genre : manteaux, vestes, redingotes (tenues qui ont en commun la sobriété des couleurs, la discrétion des coupes et la simplicité des formes), chapeaux, casquettes, lunettes (vue + soleil), moustaches, perruques, barbes postiches qui me permettent de me rendre assez anonymement au cinéma, dans des accoutrements et des uniformes divers et variés, passant sans transition mais avec agilité de l’homme d’affaires élégant, rasé de près et parfaitement coiffé au quadra débraillé, de l’ado négligé fan de Heavy Metal (fringues dépareillées et pantalons élimés) au trader pimpant, du type classe et élancé en costume sombre (impeccablement repassé) au clochard crado vêtu de nippes malodorantes et trouées. Sans compter les dégaines de mamies que j’adore, n’hésitant pas à me grimer en grand-mère pour l’occasion. Le plus important, c’est de paraître méconnaissable, qu’on ne puisse pas faire le lien entre tous ces personnages que je suis censée incarner mais surtout, qu’on ne reconnaisse en aucun cas mon vrai visage.
Cela fait des années que je tue des petits jeunes. 17 ou 18 ans peut-être. J’ai eu le déclic en regardant Les griffes de la nuit (1984) de Wes Craven. Ce film, ça a levé tout un tas de démons en moi (mais aussi de doutes et d’inhibitions !), démons qui se réveillaient à chaque fois que j’allais voir un film d’horreur. Le 7ème art m’a toujours inspiré pour créer mon œuvre que je qualifierais de démiurgique. Depuis mon premier crime, je parcours toute la France. Je tue de ci de là, au hasard de mes pérégrinations et au gré de mes humeurs. Pas de préméditation. Pas de repérage de cible en amont. Je me décide une fois sur place, installé confortablement sur mon fauteuil. D’ailleurs, je ne tue personne si personne ne perturbe la séance. Je m’en prends à des imbéciles entre 20 et 25 ans. Des garçons, presque exclusivement (j’ai dû tuer une ou deux filles grand maximum). C’est eux que je déteste le plus. Leur bêtise me déprime, leur ai abruti me dégoûte. Quant à leur grossièreté et leur incivilité, elles finissent par me rendre dingue, agissant comme un déclencheur pour passer à l’action ! En vérité, ce sont leurs parents que je devrais tuer pour leur manque, que dis-je ? Leur manque ?! Leur absence d’éducation ! Et si l’on me rétorque que j’ai été un jour comme ces teenagers, une jeune femme insouciante, bruyante et insolente, je réponds : Non ! Jamais de ma vie je n’ai été aussi vulgaire, aussi obscène que ces infâmes rejetons !
Un jour, je me ferai probablement attraper mais pour l’instant, je croise les doigts. J’ai de la chance. Il faut dire que je garde un rythme de croisière de petite vieille moi-même. Pas plus d’un étudiant par mois. Une cadence constante qui ne s’est jamais accélérée. Pas d’emballement ! Hé quoi ? Il faut du calme et de la maîtrise quand on veut supprimer efficacement des gens ! Quand vous comptez, cela fait quand même une bonne poignée d’emmerdeurs en moins dans les cinémas. Je ne dis pas cela pour être remerciée mais simplement, il me semble que j’ai accompli, à ma manière, mon devoir de citoyenne en nettoyant raisonnablement les salles obscures d’une multitude de vermines. Après tout, c’est le résultat qui compte. Le prix du retour au calme.
L’autre jour pourtant, j’ai commis une erreur. Par laisser-aller ou excès de confiance, à moins qu’il ne s’agisse de mon âge ou d’une certaine lassitude liée à la monotonie de mon existence, la répétition du modus operandi de ces homicides pour lesquels, je le confesse, j’ai manqué non pas d’originalité mais d’une certaine capacité à me renouveler (se reposer sur le fait que les serial killers utilisent généralement la même méthode pour tuer toute leur vie n’est pas une excuse selon moi), défi auquel j’ai renoncé avec le temps, par commodité ou par facilité. D’autant que je ne me suis jamais fait pincer ! Pardon ! Je m’écarte du sujet. Revenons à nos moutons… Je mentirais en disant que je n’éprouve pas aujourd’hui le même frisson de jouissance qu’à mes débuts, jouissance liée à la montée d’adrénaline que seule l’acte de tuer procure ! Ah ! Sentir le couteau s’enfoncer dans la chair ! Je tremble de plaisir rien qu’en y repensant ! Un tressaillement de joie dans toute l’échine. N’y voyez là aucune fascination morbide ni provocation puérile de ma part. Je ne cherche ni à me glorifier de ces meurtres ni à faire d’émules. Mais personne ne m’enlèvera cette fierté d’avoir débarrassé - et il en reste un paquet, je sais ! - les cinémas d’un bon nombre d’étudiants braillards et mal élevés qui ne respectent personne, pas même leurs aïeux ! Hé, quoi ! La fin justifie les moyens, non ?
Mais là-encore, je m’égare… Que disais-je ? Ah oui ! Donc, l’autre jour, alors que j’attendais comme à mon habitude le moment idéal pour piquer un de ces jeunes nuisibles (je ne dis pas qu’ils le sont tous, n’oublions pas que j’ai eu leur âge !) installé à côté de moi, je n’ai pas fait attention au visage effrayé d’une petite vieille, postée de l’autre côté du jeune homme et qui devait m’observer du coin de l’œil depuis un bon moment. Alors que j’allais enfoncer ma lame de 26 cm entre les côtes de l’indésirable, pile au niveau des poumons (je suis assez douée pour transpercer méthodiquement, à plusieurs reprises, en profondeur et en un clin d’œil une paroi thoracique), j’ai croisé le regard incrédule de la vieille, fixé sur moi. Instantanément, je me suis raidie. Ma lame est restée en suspens. Et puis, enchainement fatidique. Un reflet de ma montre, elle-même éclairée par une lumière vive émanant soudain de la pellicule du film, s’est répercuté sur la lame de mon couteau ! L’acier a brillé dans le noir, attirant l’attention du vaurien, ébloui par la réfraction des rayons sur mon arme. En apercevant le dard métallique, le gosse s’est mis à gesticuler dans tous les sens et à hurler d’une voix aigüe, tel un puceau : « A l’aide ! A l’aide ! » avant de se lever brutalement dans le noir, agitant ridiculement ses bras comme s’il faisait des SOS à un hélicoptère imaginaire et invisible qui aurait survolé la salle ! Pitoyable ! Pour donner le change, j’ai pris le relais du moujingue en répétant moi-même : « A l’aide ! A l’aide ! » pour mieux m’éclipser ensuite.
Heureusement, personne n’a cherché à me retenir. En panique, les vieux s’étaient levés et tentaient de s’enfuir par l’issue de secours ! Certains vieillards affolés bousculaient sans vergogne leurs congénères, jugés pas assez prompts devant eux. Tout le monde se poussait et se marchait dessus. J’assistai alors à une scène d’hystérie collective digne d’un blockbuster ! Un sauve-qui-peut géant avec des vieux déchainés, transformés en zombies. Une octogénaire, allongée sur le sol, ne bougeait plus. Des vieux continuaient néanmoins de piétiner son corps inerte, sans relâche ni pitié. Les spectateurs rassemblés ou plutôt agglutinés dans le noir formaient une masse compacte et grouillante, un tas de vers luisants qui se multipliaient à vue d’œil, amas visqueux d’os mous et de chair flétrie qui me répugnait. Soudain, c’étaient eux que j’avais envie de planter au hasard ! Sauf que dans la précipitation, j’avais perdu mon couteau ! Impossible de le récupérer comme je ne voyais plus rien au milieu de cette foule surexcitée qui grondait et qui remuait dans tous les sens, cohorte de ruminants sans queue ni tête ! Le temps jouait en ma défaveur. Les flics allaient se rameuter. Il fallait m’échapper ! Et vite ! Filer dare-dare ! Manu militari ! Je réussis finalement à m’extirper du troupeau et à me frayer miraculeusement un chemin parmi la horde sauvage, jouant des coudes en écrasant à mon tour un ou deux corps de retraités sur mon passage.
« Merde ! » lançai-je tout haut, une fois parvenue dans la rame du métro. « J’ai laissé mes empreintes sur le couteau ! » Trop tard !...
C’est le moment de vous faire un aveu. Lorsque j’avais 17 ans, je me suis fait surprendre par un vigile à la sortie d’un grand magasin, après avoir volé des bouteilles d’alcool (mal) dissimulées dans mon sac à dos. Je comptais revendre par la suite ces flacons à des lycéennes pour leurs soirées. C’était l’année des J.O. de Montréal. Un été torride. Partout, une chaleur écrasante régnait. Après avoir brûlé l’asphalte, le soleil s’était attaqué aux cerveaux. La torpeur étouffait toute velléité de penser. Je me souviens qu’il y avait dans les rues moites de la capitale plus de flics que de Parisiens et de touristes réunis. Face au gérant du magasin en nage, je prétextais un coup de folie lié à des problèmes financiers et personnels, problèmes renforcés par la touffeur de l’établissement. En gros, c’était la faute de la canicule si je volais ! Flairant d’emblée l’escroquerie, échaudé par mes explications fumeuses, le directeur a stoppé net la discussion. Il suffoquait ! Ne voulait plus rien entendre. Comme il portait au poignet une gourmette en argent qu’il secouait comme une clochette quand il parlait (à l’intérieur, gravé le prénom de « Régis » !), je me suis retenu de ne pas rire. Régis a appelé mes parents (en pleurs au téléphone mais aussi toute la semaine qui suivit !) tandis que son bras droit prévenait les flics, accourus dans la foulée pour me serrer. Ayant retenu les leçons de cette mauvaise expérience juvénile, je m’en suis tirée sans casier judiciaire mais contrainte de laisser mes empreintes digitales au commissariat.
Tout est fini pour moi... Demain, les flics viendront sonner à ma porte pour m’interroger. Je ne leur donnerai pas ce plaisir. Lorsqu’ils débarqueront, je serai en train de regarder Pendez les haut et court avec Clint Eastwood, moi-même suspendue au bout d’une corde (j’ai une option pour faire tourner les DVD en boucle sur ma télé). Autour du cou, j’aurai une petite pancarte accrochée avec dessus écrit un truc du style : « Ironie du sort » ou « La boucle est bouclée ». J’hésite encore sur l’énoncé mais ce sera mon baroud d’honneur. Histoire de faire un dernier pied-de-nez au monde et une bonne blague à ces crétins de flics qui sans mon erreur fatale, n’auraient jamais rien trouvé. Pas la moindre piste pour me stopper malgré toutes ces années d’enquête !…
Notez-le bien : Je n’ai aucune amertume. Pas l’once d’un remords ! Ma colère est retombée. Je suis en paix avec moi-même. Je crois que je ne me suis sentie aussi vivante qu’à travers tous ces assassinats même si je sais que plus jamais, je n’éprouverai ce plaisir de tuer. Si c’était à refaire, je le referais 1000 fois, en étant plus rigoureuse et concentrée, plus méticuleuse et scrupuleuse que la dernière fois. Pas le temps pour les regrets ni de m’apitoyer sur mon sort, encore moins d’affronter le jugement ou les regards tantôt meurtris tantôt accusateurs des parents au tribunal. La traque s’arrête là pour moi comme pour ces satanés poulets ! Que voulez-vous ? Le diable est dans les détails !...